La filière crabe

Longtemps considérée comme une activité secondaire voire dévalorisante (eut égard aux conditions de pêche dans les zones de mangrove) par rapport à d’autres ressources exploitées plus réputées (crevettes, poissons), la pêche du crabe de mangrove était surtout destinée à la consommation du pays, avec des exportations modestes de l’ordre de 1000 t/an jusqu’à la fin des années 2000. La filière connaît alors un regain d’intérêt, notamment pour le marché à l’export du crabe cuit congelé. Les années 2013-2019 marquent une nette évolution à la fois en termes de marchés, d’exploitation halieutique, et de gestion réglementaire de la pêcherie. L’exportation de crabes vivants devient le marché dominant, majoritairement à destination de la Chine, avec un prix à l’achat et l’export plus élevé que celui des produits congelés traditionnels, ce qui a incité une forte croissance de la pêche et du réseau commercial. Même si les statistiques disponibles ne reflètent probablement qu’une partie de l’activité, les captures semblent avoir été multipliées par un facteur 5 à 10 par rapport à la décennie précédente.

L'écologie du crabe de mangrove

Le Scylla serrata ou crabe de mangrove (mud crab/drakake) est une espèce commune présente tout le long de la côte Est africaine. L‘espèce est également présente dans toutes la zone indo-pacifique jusqu’au Iles Hawaï. Scylla serrata est une espèce vivant sur des substrats vaseux et affectionnant particulièrement les écosystèmes de mangroves. Son cycle de vie est composé de deux grandes phases :

  1. Phase pélagique hauturière: Après la reproduction des femelles, celle-ci vont migrer en mer pour relâcher leurs œufs, qui bénéficieront d’une salinité plus importante au large. Après une période d’incubation de 10 à 30 jours les œufs éclosent au stade zoea. La larve va alors dériver dans le milieu en fonction des courant marins et adopte un mode de vie pélagique. Elle passera par 5  stades zoea et au bout de 21 jours celle-ci se métamorphosera en mégalopea en se rapprochant au fur et à mesure des eaux saumâtres.  Le recrutement du crabe de mangrove (passage de la phase pélagique à benthique) est encore peu connu à Madagascar varie de manière saisonnier en fonction plusieurs paramètres comme la pluviométrie.
  2. Phase côtière dans les habitats estuariens et de mangrove sensu stricto: Après la phase megalopea, la larve se métamorphose en crablet (<30 mm) puis en juvénile (>30 mm) et adopte une existence benthique caractéristique du mode de vie des adultes.
Schéma du cycle de vie du Scylla serrata

Les zones de pêche

La présence de vastes forêts de mangroves (2360 km²) et de grands estuaires sur la côte ouest de Madagascar offre un fort potentiel pour la pêche du crabe Scylla serrata, en particulier dans les zones de Ambanja (Baie d’Ambaro), Mahajunga (Baie de la Mahajamba, Baie de Soalala), Morondava (Belo-sur-Tsiribihina) et Morombe (delta du Mangoky).

La région de Maintirano (Melaky) présente également de fort recouvrement en mangrove, mais à cause d’un accès difficile par la route et de son éloignement aux grandes villes du littorale (Mahajanga et Morondava), l’exploitation du crabe de mangrove est peu développée.

Les pratiques de pêches

Le crabe de mangrove est uniquement exploité par des petits pêcheurs à pied ou à l’aide d‘embarcations traditionnelles non motorisées. L’intervention de bateaux à moteur se situe uniquement au niveau de la collecte des crabes, , afin de rejoindre les sites de débarquement accessibles par route.
Les modèles d’embarcations utilisés par les pêcheurs varient peu. Il existe deux types principaux de pirogues en bois :

Les pirogues monoxyles creusées dans un tronc d’arbre, parfois surélevées de bordés et propulsées uniquement à la pagaie.

Les pirogues à balancier de type indonésien, creusés dans un tronc d’arbre ou constituées de planches, équipées d’un ou deux balanciers, et propulsées à la pagaie et/ou à la voile de type carré.

 

Pirogue monoxyle
Pirogue à balancier
  • Les techniques de pêches traditionnelles:

Les techniques de pêches dites traditionnelles ne nécessite aucuns engins de pêches particulier et peut donc être réalisées par un large public. La technique la plus connue est celle du crochet. Cette technique très rudimentaire, est largement répandue sur l’ensemble du territoire malagasy. 

Pêcheur de crabe utilisant deux cochets de longueures différentes

La pêche au crochet cible les crabes dans leur terrier, elle se réalise à marée basse au cœur de la mangrove et sur les plateaux littoraux. L’investissement en matériel est réduit au minimum, puisque l’engin est une simple gaffe, généralement en bois. La technique utilise l’agressivité du crabe en incitant celui-ci à pincer la gaffe introduite dans le terrier pour le remonter plus facilement. Elle comporte néanmoins un risque de blesser l’animal, en lui arrachant une pince ou d’autres pattes, et d’endommager le terrier en acas de mauvaises pratiques. Cette technique nécessite une bonne condition physique pour se déplacer sous le couvert de mangrove dense.

Démonstration d'une épuisette confectionnée avec un cerceau métallique

La pêche à l’épuisette/raquette est préférentiellement utilisée à pied dans zones où la visibilité est suffisante pour apercevoir les crabes en déplacement pendant la marée montante ou descendante, par exemple dans les zones d’herbier à très faible profondeur (« à hauteur de genoux »). Les raquettes sont constituées d’un morceau de filet tendu entre des branches recourbées.

Cette technique ne nécessite aucune « compétence particulière » puisque le pêcheur intercepte les crabes au moyen d’une épuisette/raquette les crabes qui suivent le mouvement des marées dans les zones intertidales. Néanmoins, cette technique est rarement utilisée seule et est préférentiellement couplée à des techniques plus élaborées comme la pêche à la balance et à la ligne. 

  • Les techniques de pêches « récentes »:

L’arrivée d’investisseurs étrangers dans les années 90 a permis l’introduction de nouveaux engins et techniques de pêches à Madagascar. Ces techniques ont été popularisées à cause de leur efficacité de capture et leur utilisation moins éprouvante que les techniques traditionnelles. Ces techniques nécessitent, néanmoins, un investissement plus important que les techniques traditionnelles.

Démonstration d'utilisation d'une ligne pour la capture du crabe de mangrove
Relève d'une ligne dans la régio d'Ambanja.

La pêche à la ligne est pratiquée à pied en bordure de mangrove, dans les chenaux et les estuaires, à faible profondeur, à marée haute ou dans les trous à marée basse. Le matériel utilisé est rudimentaire : il est composé d’une ligne et d’un hameçon ou juste d’un appât relié à une canne plantée au sol. C’est une des méthodes les plus utilisée puisqu’elle demande très peu de moyens.

Pêche au crabe avec une balance "classique"
Pêche au crabe avec une double balance

La pêche à la balance se pratique dans les chenaux de mangrove et les estuaires peu profonds à bord d’une pirogue ou à partir de la berge. De forme conique, la balance est construite en grillage avec une armature en bois ou métallique. Le piège consiste à appâter la balance avec du poisson le plus souvent, puis elle est descendue sur le fond à l’aide d’une corde, elle-même parfois reliée à un flotteur (ce qui permet au pêcheur de poser plusieurs balances en même temps). Après 15 min d’attente, une simple traction de la corde permet de redresser les parois du piège, d’emprisonner les crabes à l’intérieur et de les remonter rapidement. Le dispositif est facile à mettre en place.

Depuis quelques années, une variante de la pêche à la balance, appelée pêche à la double balance ou double « Garygary », est apparue dans le Nord-Ouest de Madagascar. La différence réside dans l’ajout d’un double cerceau, augmentant ainsi le fond de l’engin. Cette modification permet de capturer de plus grandes quantités de crabes lors de la levée.

Modèle de nasse utilisée dans la région d'Ambanja

La pêche à la nasse est une technique utilisée par les pêcheurs du Nord-Ouest de Madagascar. La nasse est de forme cylindrique pliable.  Elle attire les crabes une fois plongée dans l’eau avec un appât accroché (exemple: morceau de murène, raie….). La nasse se laisse dans l’eau environ 1 à 2 heures selon les pêcheurs avant d’être remontée à l’aide de corde en nylon pour voir les captures piégées à l’intérieur. Le matériel est fabriqué de manière artisanale à partir des fibres végétales disponibles localement.

  • Captures accéssoires 

Les crabes de mangrove peuvent aussi être capturés occasionnellement par d’autres engins ciblant les poissons côtiers, comme le filet maillant, les sennes, ou dans des « vonosaha » (barrages côtiers) ou des « valakira » (piège d’estuaires en forme de V).